Un regard en coin sur Joyet

Franck Halimi - Coordinateur artistique de Label Épique

Écrire sur Bernard Joyet ?

Et pourquoi pas composer un requiem pour évoquer Mozart, défier Usain Bolt sur un 100 mètres ou inviter Pierre Gagnaire à manger à la maison, pendant qu'on y est, hein ?...

Et du coup, on se met tout seul une pression pas possible : on se dit qu'il faut absolument être à la hauteur de l'auteur... mais, en même temps, qu'il ne faut pas trop en faire question jeux de mots, sous peine de dénaturer l'idée de départ...

Alors, on se triture le cerveau (qui n'avait déjà pas besoin de cette épreuve-là...), on ré-écoute l’œuvre de A à V et de "Vous m'avez agréablement déçu" à "Ado", on relit les nombreux papiers qui lui ont été consacrés, et on voit bien que, là aussi, on se confronte à du "lourd" comme disent les d'jeun's.

Alors, évacuons derechef les références ultimes auxquelles on a pu le comparer hier (Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré,..), mettons de côté ceux qui parlent de lui avec estime, gourmandise ou admiration (Anne Sylvestre, Juliette, Jean Ferrat, Allain Leprest,...), oublions que de grands interprètes d'aujourd'hui le chantent (Francesca Solleville, Juliette, Yves Jamait,...), faisons abstraction du fait qu'il soit joué au cabaret de La Comédie Française et étudié dans les écoles,... ouhlala, stop, n'en jetez plus !

Mais, que voulez-vous donc que j'écrive de plus sur ce mec, qui n'ait déjà été dit et redit ?...

Un vieux dicton prétend "comparaison n'est pas raison".

Bon OK, mais une fois qu'on a dit ça, on fait quoi ? Hé bien, on se pose tranquillement et on essaie de se souvenir de ce qu'on a pensé la première fois qu'on l'a entendu, de ce qu'on a ressenti la première fois qu'on l'a vu : on laisse tout simplement parler son cœur...

Et, en 2017, cela fait donc une quinzaine d'années que je connais Bernard Joyet, rencontré sur un stage d'écriture de chanson à Beaucourt, au Foyer Georges Brassens (un signe ?...). Je l'avais déjà entendu, quelque temps auparavant, par le biais de Clémentine pour laquelle il avait adapté sa chanson "Le gérontophile". J'avais alors été aussitôt séduit par l'idée, ainsi que par la forme humoristique qui m'avaient immédiatement fait triper.

Aussi, quand j'ai eu l'occasion de rencontrer le bonhomme, un déclic s'est-il opéré en moi : si grand soit le talent, si dur soit le travail, si long soit le temps, si impressionnante soit la technique, c'était bel et bien l'aspect humain de la personne qui m'importait ! Et là, il y avait incontestablement un "monsieur" en face de moi !

Quand on rencontre un artiste par l'intermédiaire de son œuvre, il peut y avoir, entre lui et nous, une sorte de barrière, due à l'admiration, au respect, à l'image (émise ou réceptionnée),... Aussi, lorsque, par la suite, on entre en contact direct avec lui, peut-il y avoir, dans la relation un sentiment de gêne, une sensation de timidité,... bref, quelque qui chose qui fait que le contact n'est pas aussi direct que ça.

Hé bien, avec Joyet, rien de tout ça ! Sa bonhommie et sa franchise emportent la moindre des réticences et le premier barrage qui oserait s'interposer entre lui et toi, il le balaye d'une grande tape dans le dos.

Bon... OK, le gars est sympa. Et après ?... Ben... après, tout le reste suit comme par (dés)enchantement : on s'aperçoit vite que, derrière l'oeuvre qui est, indubitablement, celle d'un érudit malicieux (mais, pas que...), il y a un p'tit gars qui n'a pas passé le bac pour pouvoir relier les 15 berges d'une enfance délivrée des livres (il n'y en avait pas à la maison) à la (dé)rive d'une jeunesse observatrice, mais laborieuse (entre les halles et l'usine).

Et puis, une période de 15 ans (dans le mémorable duo humoristique Joyet & Rollmops) va ancrer ad vitam aeternam cet irrépressible besoin d'exprimer aux autres ce que lui ressent dans son for intérieur.

Ensuite, une fois de plus, il va en prendre pour 15 ans, dans le domaine de ce que, par paresse intellectuelle (et pour gagner quelques lignes) on va simplement étiqueter comme étant de la chanson, alors qu'il est de plus en plus clair que son mode d'expression se situe ailleurs. Et c'est à ce moment-là, au tout début du troisième millénaire, qu'il rencontre son alter ego musical, celle qui, "des ors mets", parera ses mots à lui de ses notes à elle : j'ai nommé Nathalie Miravette.

Et, là encore (heureux hasard ou inéluctable destin ?), il va avoir à faire à une belle personne, pétrie d'humanité. C'est donc au moment où ces deux-là ont commencé à travailler de concert, que je les ai rencontrés. "Alors bon, OK... tu es en train de nous dire que tu as rencontrés des gens sympas, chaleureux et conviviaux. Et après ? Nous aussi, on en connaît des gens cool qui aiment s'amuser : ça s'appelle des copains et on apprécie de passer des soirées à faire des bonnes bouffes et à boire des bières avec eux, sans avoir à payer 12 ou 15 €..." seriez-vous en droit de me dire.

Ben oui... sauf que non ! Là, je suis juste en train de vous dire que ces deux-là ont marqué l'histoire de la chanson et du duo comique réunis parce qu'ils ont su articuler la note et le mot à un tel degré d'orfèvrerie que la Ville de Paris s'est, un temps, demandée si elle n'allait pas rebaptiser la Place Vendôme... Et puis, prise par le besoin de vivre de nouvelles aventures musicales et par l'envie d'une posture moins assise (devant son piano), LA Miravette s'en est allée début 2017.

Était-ce un signe du destin ? La malédiction des 14 ans avait-elle une nouvelle frappé le joaillier des mots ? Allait-il se relever de cette nouvelle épreuve infligée par un karma malin ? L'artiste aurait-il atteint ses limites et ce départ allait-il sonner le glas d'une carrière originale et pleine de rebondissements ? Que nenni ! C'eût été bien mal connaître l'animal qui, tel le phoenix, n'allait pas tarder à renaître de ses braises (en effet, Bernard brûle d'un tel feu intérieur qu'il refuse de se faire des cendres)…

Et il n'a pas mis bien longtemps à relever le défi de trouver une nouvelle partenaire de jeu susceptible, non de faire oublier (de cela il n'était pas question !), mais de remplacer Nathalie. Et, parce que, de surcroît, il sait parfois faire montre de bon goût, il est allé chercher (pas bien loin) celle qui, depuis moult années, tricote de magnifiques musiques pour cet autre grand pétrisseur et jongleur de mots qu'est Rémo Gary, j'ai nommé Clélia Bressat-Blum. Et je ne doute pas une seule seconde que, de cette rencontre, vont naître de nouvelles perles de la plus belle eau, qui viendront enrichir un collier de chansons déjà serti de bien beaux bijoux.

En tout cas, si ce duo nouveau passe à moins de 800 kilomètres à la ronde, vous n'avez pas le choix : il faudra vraiment que vous lâchiez tout ce que vous aviez prévu pour vous y précipiter ventre à terre ! Et ce, que vous ayez 15 ou 150 ans...

Alors oui, OK, ce texte fait office de panégyrique et peut sembler exagéré. Mais, il n'est que la résultante de l'heureux sentiment que j'éprouve à l'égard de ces 2 artistes qui se complètent si bien : je suis fier (mot que je n'utilise pourtant jamais) de pouvoir travailler à la production de ce duo unique, car cette fonction élève la personne que je suis. En toute simplicité.